Conflit de 2020 au Tigré

Informations générales
Date depuis le
(23 jours)
Lieu Région du Tigré (Éthiopie)
Casus belli • Report des élections législatives de 2020 à 2021
• Marginalisation du FLPT au gouvernement fédéral
Belligérants
Drapeau de l'Éthiopie Gouvernement fédéral éthiopien
Drapeau de l'Érythrée Érythrée
Flag of the Tigray Region Gouvernement régional du Tigré
Logo-flpt Front de libération du peuple du Tigré
Commandants
Drapeau de l'Éthiopie Abiy Ahmed
Drapeau de l'Éthiopie Sahle-Work Zewde
Drapeau de l'Érythrée Isaias Afwerki
Flag of the Tigray Region Debretsion Gebremichael

Le conflit de 2020 au Tigré est un conflit armé qui a lieu entre le gouvernement fédéral éthiopien et le gouvernement régional du Tigré[1].

Le conflit est issu de la rébellion du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) à l'encontre du gouvernement fédéral du Premier ministre Abiy Ahmed. La volonté de ce dernier de mettre fin courant 2019 au système politique ethnocentré en vigueur depuis 1994 provoque l'affaiblissement par le gouvernement éthiopien de la position de l'ethnie Tigréenne, dirigée par le FLPT, ce qui amène ce dernier à refuser son intégration politique au sein du Parti de la prospérité d'Abiy Ahmed, à conduire des élections séparées, puis à entrer en rébellion ouverte en novembre 2020.

Causes

Carte de localisation du Tigré au sein de l'Éthiopie.

Depuis l'entrée en vigueur de la constitution de 1994, l’Éthiopie est un État fédéral divisé en régions — parfois appelées États — établies sur des bases ethniques[2]. L’Éthiopie est alors un État autoritaire, dirigé depuis des décennies par la même coalition, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), au sein de laquelle la minorité tigréenne possède une part du pouvoir très importante en comparaison de celle de sa population, qui totalise 6 % de celle du pays[3]. Cette hégémonie est notamment très marquée sous les mandats du tigréen Meles Zenawi, premier ministre de 1995 à sa mort en 2012.

Photographie d'un homme éthiopien souriant.
Le Premier ministre Abiy Ahmed en mai 2018

La situation change au début de l'année 2018 lorsque le pays est agité par des troubles socio-politiques qui conduisent en avril au report des élections municipales et à la démission du Premier ministre Haile Mariam Dessalegn[4]. Le FDRPE nomme alors Abiy Ahmed au poste de Premier ministre d'Éthiopie le [5]. Celui-ci se lance très vite dans un vaste programme de réformes, dont la libération de dissidents, une ouverture de l’espace démocratique ainsi que le retour à la paix avec l’Érythrée voisine, ce qui lui vaut une importante popularité et l'obtention, le , du prix Nobel de la paix[6],[7],[8]. Le nouveau Premier ministre s'efforce également de réformer le FDRPE en une structure nationale centralisée, celui-ci étant composé de quatre partis ethno-régionaux implantés indépendamment les uns des autres dans les régions des Oromos, des Amharas, des Tigréens et des peuples du sud[9]. Ceux-ci sont ainsi fusionnés en une seule formation : le Parti de la prospérité, à l'exception du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), qui refuse son incorporation[10],[11].

Le rapprochement avec l'Érythrée est également source de tensions, la région du Tigré délimitant une grande partie de la frontière où se sont déroulés les affrontements et les revendications territoriales des deux pays. Le FLPT, qui dirige seul la région du Tigré, accuse le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed – un Oromo, ethnie la plus importante en Éthiopie – d’avoir progressivement marginalisé la minorité tigréenne (6 % de la population) au sein de la coalition au pouvoir, que le parti a depuis quittée, se positionnant de facto dans l’opposition depuis 2018.

Déroulement

Le FLPT devient séparatiste à partir du report des élections législatives, qui devaient se tenir en août 2020, puis lance le une attaque contre des bases des Forces de défense nationale éthiopiennes à Mekele, la capitale du Tigré, et à Dansha, une ville de l’ouest de la région[12].

La région totalise plus de la moitié de l’ensemble du personnel des forces armées et des divisions mécanisées du pays dans le Commandement du nord suite à la guerre entre l'Érythrée et l'Éthiopie, selon un rapport du centre de réflexion International Crisis Group (ICG) publié fin octobre 2020. Selon ICG, les autorités du Tigré peuvent compter sur « « une importante force paramilitaire et une milice bien entraînée », dont les effectifs combinés sont estimés à 250 000 hommes et « semblent bénéficier d’un soutien significatif des six millions de Tigréens »[13].

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, dans une intervention télévisée, a déclaré que l'attaque a été repoussée par des forces de sécurité de la région d’Amhara, qui borde le sud du Tigré. Elle a fait « de nombreux morts, des blessés et des dégâts matériels ».

Le bureau du Premier ministre a accusé dans un communiqué le FLPT d’avoir habillé ses soldats avec des uniformes semblables à ceux portés par l’armée érythréenne afin « d’impliquer le gouvernement érythréen dans les fausses revendications d’agression contre le peuple du Tigré »[14].

Le , l'état d'urgence est déclaré pour six mois par le gouvernement éthiopien qui a lancé, la veille, une opération militaire avec de l'artillerie contre le FLPT[15].

Le même jour, le président de Front de libération du peuple du Tigré Debretsion Gebremichael a confirmé que les forces tigréennes contrôlaient le quartier général du commandement nord de l'armée éthiopienne et avaient saisi la plupart de ses armes[16]. Debretsion a également déclaré que le Commandement du Nord lui-même avait fait défection et rejoint la rébellion et que l'armée de l'air éthiopienne bombardait des zones proches de Mekele, la capitale du Tigré[17].

Le 7 novembre, le Conseil de la fédération, le Sénat éthiopien, s’est réuni en session extraordinaire et a approuvé une résolution pour établir un gouvernement de transition au Tigré. Cette décision signifie que le Parlement Éthiopien suspend les autorités provinciales du Tigré[18].

Le 8 novembre 2020, le général Adem Mohammed, dirigeant l'armée éthiopienne est limogé et remplacé par son adjoint le général Berhanu Jula. D'autres nominations dans les services de sécurité ont lieu pour la constitution d'un « cabinet de guerre »[19].

Dans la nuit du 9 au 10 novembre, après une défaite contre les troupes gouvernementales, les miliciens tigréens massacrent environ 600 civils amharas à Maï-Kadra (en)[20]. Le lendemain, l'armée éthiopienne s'empare de la ville[20].

Le , plusieurs roquettes sont tirées depuis la région du Tigré vers Asmara, la capitale de l'Érythrée. Ces tirs sont revendiqués le lendemain par le FLPT qui accusent l'armée éthiopienne d'utiliser l'aéroport d'Asmara pour bombarder la région et le considèrent donc comme « une cible légitime »[21].

Le , le gouvernement annonce avoir pris la ville d'Alamata, dans le sud de la province du Tigré[22]. Le 19 novembre 2020, le gouvernement annonce le contrôle des villes de Shire et d'Aksoum[23]. Le lendemain, le gouvernement annonce avoir repris les villes d'Adoua, de Tsorona-Zalambessa, au nord, et de Mehoni, au sud[24]. En parallèle, au Soudan, le nombre de réfugié atteint le nombre de 36 000 personnes, avec une augmentation de 4 000 réfugiés supplémentaires par jour[25]. Le 21 novembre, le gouvernement annonce la reprise de la ville d'Adigrat[26],[27].

Le , le Premier ministre Abiy Ahmed lance un ultimatum de 72 heures aux dirigeants tigréens[a], peu de temps avant une attaque prévue sur Mekele, invitant également la population à fuir et à se « dissocier de la junte ». Le chef du FLPT promet en réponse de livrer des « combats acharnés », ajoutant que « tant que la force d’occupation sera au Tigré, les combats ne cesseront pas »[28].

Le , suite au refus de l'ultimatum par le FLPT, le Premier ministre ordonne à l'armée de lancer l'offensive contre la capitale tigréenne, ajoutant que « tout sera fait pour éviter de cibler les vestiges historiques, les lieux de culte, les institutions publiques et de développement, les domiciles privés » et invitant les habitants « à déposer les armes, à se tenir à l’écart des cibles militaires et à prendre toutes les précautions nécessaires »[29].

Victimes et pertes

Le 9 novembre 2020, le conflit au Tigré a déjà fait des centaines de morts, d'après des sources militaires éthiopiennes. Selon une de ces sources, près de 500 membres des forces du Tigré ont été tués par l'armée éthiopienne. Trois sources sécuritaires rapportent de leur côté que l'armée gouvernementale a perdu des centaines d'hommes dans ces combats.

Réactions

Le 13 novembre 2020, l'ONU a demandé une « enquête indépendante » sur les nombreux civils qui auraient été tués dans la région du Tigré en Ethiopie, où le pouvoir fédéral a lancé une opération militaire, évoquant de possibles « crimes de guerre ».

A travers le monde, les organisations internationales et humanitaires ainsi que la communauté scientifique se sont rapidement engagés en faveur du cessez-le-feu et l’aide humanitaire pour le Tigré[30],[31].

Notes et références

Notes

  1. « La route vers votre destruction touche à sa fin et nous vous demandons de vous rendre dans les prochaines soixante-douze heures »

Références

  1. « Conflit au Tigré: quelles sont les forces en présence? », sur RFI, (consulté le 8 novembre 2020)
  2. (en) « Ethiopia: Sidama's self-determination referendum set for Nov. 20 », sur africanews.com (consulté le 18 octobre 2019)
  3. Pierre Cochez, « Les six clés du développement éthiopien », La Croix,‎ (lire en ligne).
  4. (en) « Ethiopia postpones local elections due to security challenges », sur xinhuanet.com (consulté le 28 novembre 2019).
  5. « Le nouveau Premier ministre prône la concorde en Ethiopie », sur Voice of America Afrique (consulté le 2 avril 2018)
  6. « Éthiopie : Sahle-Work Zewde, première femme présidente du pays », Jeune Afrique,‎ (lire en ligne)
  7. « Pour la première fois, l’Éthiopie a une femme présidente », Le Monde,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne).
  8. « Le prix Nobel de la paix attribué à Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien », L'Express,‎ (lire en ligne, consulté le 16 janvier 2020)
  9. « En Ethiopie, les Sidama ouvrent le bal des revendications régionalistes », Le Monde,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)
  10. (en) « Exclusive: Third day EPRDF EC discussing "Prosperity Party" Regulation. Find the draft copy obtained by AS », Addis Standard,‎ (lire en ligne).
  11. (en) « Ethiopia's ruling coalition agrees to form single party ahead of 2020 vote », sur Reuters, (consulté le 12 août 2020)
  12. (en) « Ethiopia Tigray crisis: Rockets hit outskirts of Eritrea capital », BBC News,‎ (lire en ligne, consulté le 16 novembre 2020).
  13. « L’Ethiopie tente de rassurer après le lancement d’opérations militaires contre la région dissidente du Tigré », sur Le Monde,
  14. « Ethiopie : le premier ministre annonce une riposte après l’attaque d’un camp militaire dans le Tigré », sur Le Monde,
  15. Christelle Gérand, « L’Éthiopie fait un pas de plus vers la guerre civile », sur Le Figaro,
  16. « Tigray crisis: Ethiopia's Abiy Ahmed vows to continue military offensive », sur Yahoo News,
  17. Elais Meseret et Cara Anna, « Ethiopia says forced into ‘aimless war’ as bombings alleged », sur AP,
  18. « Le Parlement éthiopien déclare illégal le Parlement et l'exécutif régional du Tigré », sur JeuneAfrique.com, (consulté le 8 novembre 2020).
  19. « Éthiopie: le Premier ministre Abiy Ahmed limoge le chef de l'armée », sur RFI,
  20. a et b Ethiopie : à Mai-Kadra, un massacre terrifiant et de nombreuses questions, Paris-Match avec AFP, 25 novembre 2020.
  21. France 24 avec AFP, « Éthiopie : les forces du Tigré frappent la capitale de l'Érythrée, nouvelle escalade dangereuse », sur france24.com, France 24, (consulté le 26 novembre 2020)
  22. « Éthiopie: le gouvernement annonce la prise d’Alamata sur la route de Mekele », RFI,‎ (lire en ligne, consulté le 16 novembre 2020).
  23. « Ethiopia crisis: Tigray leader vows to keep fighting as government advances », sur BBC,
  24. « Ethiopian government says troops take two towns from Tigray fighters », sur Reuters,
  25. Chadi Romanos, « Au sud du Soudan, la sidération des réfugiés éthiopiens », sur France Culture,
  26. « L'armée éthiopienne poursuit son offensive au Tigré en dépit des appels à la désescalade », sur France 24,
  27. « 'Save yourselves', Ethiopia tells Tigrayans in push on rebel capital », sur Reuters,
  28. Le Monde avec AFP et AP, « Le premier ministre éthiopien donne un ultimatum de trois jours aux dirigeants du Tigré », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 23 novembre 2020)
  29. Le Monde avec AFP et Reuters, « En Ethiopie, le pouvoir central ordonne l’offensive finale contre les autorités du Tigré », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 26 novembre 2020)
  30. Carte Blanche: «Appel pour une diplomatie urgente et active pour prévenir un drame humanitaire au Tigré (Éthiopie)» Le Soir, 16 Novembre 2020
  31. Ethiopia’s Tigray region has seen famine before: why it could happen again The Conversation, 17 November 2020

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