Les suffragettes britanniques Annie Kenney (g.) et Christabel Pankhurst manifestent pour le droit de vote des femmes, circa 1908.

Le droit de vote des femmes est le produit d'une longue histoire qui s'inscrit dans l'histoire contemporaine. Dans le monde, le droit de vote des femmes s'est répandu à partir du début du XXe siècle. Le droit d'éligibilité s'est développé en parallèle.

Droit des femmes à voter dans le monde (depuis décembre 2012) :
  • autorisé pleinement
  • autorisé mais seulement au niveau local (pas d'élections nationales)
  • interdit (Vatican)
Femmes votant au Bangladesh (2004).

Chronologie

Avant 1893

Avant le XXe siècle, quelques pays accordent partiellement ou provisoirement le droit de vote aux femmes :

  • La Suède, entre et , fonde le droit de vote sur des critères extérieurs au genre, en particulier le paiement des impôts et l'appartenance aux guildes. Le vote est à nouveau partiellement ouvert aux femmes entre et [1].
  • La République de Corse en , et jusqu'à sa chute en , accorde implicitement le droit de vote aux femmes célibataires ou veuves (la majorité élective étant fixée à 25 ans)[2],[3].
  • Le Royaume de France introduit un droit de vote restreint (voir infra) pour les élections consulaires (gouvernements urbains) depuis le XIIe siècle selon les régions. Pour les États généraux depuis le XIVe siècle jusqu'en . Ces dispositions furent abolies définitivement en [4].

Des entités territoriales, infranationales, non étatiques ou non reconnues, ont également précédé de nombreux pays :

  • l'État du New Jersey (États-Unis) de à sous la condition, comme pour les hommes, d'êtres elles mêmes propriétaires[5],[6] ;
  • Le Bas-Canada (province coloniale britannique qui correspond partiellement aux actuels Québec et Labrador), à partir de et sous la condition comme pour les hommes d’être elles mêmes propriétaires, restreint en [1] et finalement retiré après les Rébellions de 1837-1838, en [7],[8] ;
  • les Îles Pitcairn (dépendance du Royaume-Uni) en  ;
  • l'État mormon du Deseret (1847) (devenu l'Utah en 1850) ;
  • la province de Vélez (Colombie) de à son intégration dans l'État fédéral de Santander en [9] ;
  • le Territoire du Wyoming (États-Unis) en avec droit d'éligibilité[10]. Quelques mois plus tard en 1870, une femme est élue juge de paix à Laramie, la même année dans la même ville une autre est élue bailli de court (Court Baillif) ;
  • le territoire de l'Utah (États-Unis) en 1870. Un acte du Congrès fédéral le supprimera en 1887 ;
  • l’éphémère Commune de Paris en 1871 avec droit d'éligibilité ; une femme sera élue à leur assemblée (Louise Michel) ;
  • l'île de Man (dépendance du Royaume-Uni) en [11] ;
  • le territoire de Washington en 1883, supprimé par la Court suprême fédérale en 1887 ;
  • le Wyoming en tant qu'État en 1890 ;
  • le Colorado (États-Unis) en [12] ;
  • les îles Cook (protectorat britannique) en 1893[13] ;
  • l'Australie-Méridionale (colonie britannique autonome) dès . En 1895, l'Australie-Méridionale devient l'un des premiers territoires au monde à permettre aux femmes d'être candidates, lors des élections législatives ;
  • l'
    Carte de l'Union française pour le suffrage des femmes de mai 1919 : en blanc les territoires européens où elles votaient déjà, en noir ceux où elles ne votaient pas encore, en pointillés ceux où elles espéraient voter bientôt.

    Le droit de vote est progressivement accordé aux femmes dans la majorité des pays à partir du début du XXe siècle (liste non exhaustive après ) :

    États précurseurs

    •  : la Nouvelle-Zélande adopte le suffrage universel, permettant aux femmes (y compris les femmes maori) de voter lors des élections législatives cette année-là. Mais les Néo-Zélandaises doivent toutefois attendre 1919 pour obtenir le droit de se porter candidates[14].
    •  : l'Australie, à la suite de son unification et indépendance, étend les droits de vote et d'éligibilité des femmes, obtenus auparavant en Australie-Méridionale, à tout son territoire (exercé pour la première fois pour les élections fédérales en 1902), sauf en Tasmanie (1903). Toutefois, ce droit ne s'applique alors qu'aux femmes blanches ; les femmes aborigènes, notamment, en sont exclues au même titre que les hommes aborigènes[15],[16]. Quatre femmes se portent candidates lors des élections fédérales australiennes de 1903, mais aucune n'est élue[16]. Les Aborigènes obtiennent ce droit en 1962[17].
    Treize des dix-neuf femmes élues députées en 1907 en Finlande.
    Manifestation pour le droit de vote des femmes à Göteborg (Suède) en juin 1918.

    Après la Première Guerre mondiale

    Louise Weiss et les suffragettes en 1935.
    •  : Uruguay (droit ponctuel lors d'un plébiscite local[33]) ;
    •  : Royaume-Uni, droit de vote étendu à toutes les femmes âgées de plus de 21 ans ;
    •  : Équateur ;
    •  :
    •  : Portugal, il est reconnu aux femmes diplômées de l’enseignement secondaire[17], alors que pour les hommes il est uniquement demandé de savoir lire et écrire. Il est étendu à l'ensemble des femmes en  ;
    •  :
      • Sri Lanka,
      • Espagne (les femmes ne votent pas aux élections de 1931 mais obtiennent le droit de vote cette même année. Elles voteront en 1933 puis perdront ce droit durant l'époque franquiste (1936-1975))
    •  :
    •  :
    •  :
      • Birmanie,
      • Inde (partiel : les femmes doivent être alphabètes et propriétaires de biens[17]),
      • Philippines (sur l’avis d’un référendum réservé aux femmes qui récolte plus de 95 % de oui) ;
    •  :
    •  : Salvador ;
    •  : élections provinciales au Québec[38], sous la pression du mouvement féministe mené par Thérèse Casgrain[39] ;
    •  : Panama (limité, conditionné par le niveau d'éducation)[40] ;
    •  :
      •  :
      •  : Yougoslavie ;
      •  : Italie ;
      •  :
      •  :
      •  : Belgique (en , il n’est reconnu que pour les élections communales) ;
      •  : Israël (Il est reconnu aux femmes dès la déclaration d’indépendance prononcée par David Ben Gourion) ;
      •  :
        •  :
          • Haïti (grâce à l'appui de certains hommes progressistes au Parlement. Les femmes ont cependant véritablement voté de façon démocratique à partir des élections de 1990[42]) ;
          • Inde (la Constitution supprime les restrictions de 1935[17]
        •  :
        •  : Mexique ;
        •  :
        •  :
        • 1956: Tunisie[47]
        •  :
        •  : Algérie française[48],[49] ;
        •  :
        •  : Tonga[50],
        •  : Paraguay ;
        •  : Monaco ;
        •  :
        •  : États-Unis : droit de vote sans restriction aucune (Voting Rights Act), l'ouvrant notamment aux Afro-Américaines et à d'autres minorités[17], prorogé en 2006 pour 25 ans ;
        •  : Andorre ;
        •  : Suisse, premier pays au monde dont le droit de vote aux femmes a été voté par le corps électoral masculin (première tentative fédérale refusée en 1959) (voir suffrage féminin en Suisse), sauf dans le canton d'Appenzell-Rhodes-Intérieures où le droit de vote n'est accordé qu'en 1991 à la suite d'une décision du tribunal fédéral[52] ;
        •  : Portugal (universel) ;
        •  : Espagne (universel[32]) ;
        •  : Nigeria (censitaire à partir de 1951, universel dans le sud du pays à partir de 1959, universel dans tout le pays à partir de 1979[53]) ;
        •  : Irak
        •  : Liechtenstein, second pays (avec la Suisse) dont le droit de vote aux femmes a été voté par le corps électoral masculin ;
        •  :

          Trois pays sont dans des situations particulières :

          On peut également citer une entité autonome grecque dans le cadre des situations particulières : la République monastique du Mont-Athos en Grèce étant interdite aux femmes (et « à toute créature femelle à l'exception des poules et des chattes », précise la règle de l’Abaton), de facto seuls les hommes y ont le droit de vote.

          Initiatives internationales

          •  : création de l'Alliance internationale pour le suffrage des femmes, que préside la féministe américaine Carrie Chapman Catt[32].
          •  : lors de la deuxième conférence internationale des femmes socialistes à

            Arabie saoudite

            Le droit de vote ne s'applique (aux hommes et aux femmes) en Arabie saoudite que pour les élections locales, le parlement n'étant pas élu mais désigné par le roi. En 2011, le roi accorde le droit de vote aux femmes et le droit d'éligibilité à celles titulaires d'un diplôme d'enseignement supérieur, avec pour date d'effet les élections municipales de décembre 2015. La mise en place de ce droit est difficile, les formulaires d'inscription sur les listes exigeant la production de justificatifs de domicile tels que factures d'électricité émises au nom de la future électrice, ce dont en général elles ne disposent pas[57]. Au 2 novembre 2015, sur 4,5 millions d'électrices potentielles, seules 132 000 sont inscrites[58].

            La loi prévoit par ailleurs une stricte séparation des hommes et des femmes, aussi bien dans les salles de vote que lors de la campagne électorale : les hommes ne peuvent présenter leur programme aux femmes que par vidéo interposée, et réciproquement. Pour résoudre la question polémique de la possibilité de diffuser la photo d'une femme sur une affiche électorale, il est décidé que les photos seront interdites aux membres des deux sexes. 1 000 femmes se portent candidates, contre 6 428 hommes[58]. Une femme est élue dans la région de La Mecque le 12 décembre 2015, ce qui est une première dans ce pays[59]. Vingt femmes au total sont élues[60].

            En 2015, le 12 décembre, les femmes d'Arabie saoudite ont pu voter, alors que c'était le dernier pays où elles ne le pouvaient pas. Les hommes, comme les femmes, y sont privés du droit de vote au niveau national (le pays étant une monarchie absolue avec un corps législatif nommé par le roi), mais les hommes pouvaient voter aux élections municipales. Ce droit, ainsi que le droit de se porter candidates aux municipales, a été accordé en 2011 et a été appliqué en décembre 2015[61],[62],[63].

            Brunei

            À Brunei, monarchie absolue, ni les hommes ni les femmes n'ont le droit de vote aux élections nationales : ce droit (commun) ne s'applique qu'aux élections locales[62].

            Belgique

            Une révision de la Constitution en octobre 1921 (elle a modifié l'art. 47 de la Constitution belge de 1831) introduit le suffrage universel selon le principe « un homme, une voix ». Cet art. 47 a permis aux veuves de la Première Guerre mondiale de voter elles aussi au niveau national[64]. L'introduction du vote des femmes avait déjà été mise à l'ordre du jour auparavant, par l'inclusion dans la constitution d'un article permettant qu’il fût approuvé par une loi spéciale (c'est-à-dire qu'il lui fallait une majorité des 2/3 pour passer). C'est ce qui s'est passé en mars 1948[65]. En Belgique, le vote est obligatoire.

            États-Unis

            XIXe siècle

            Un fanion « Votes for Women ». Collection permanente du Children's Museum of Indianapolis.

            Avant la Révolution américaine, quelques femmes pouvaient voter dans une partie des colonies américaines. Par ailleurs, chez certains Amérindiens, elles disposaient d'un grand pouvoir politique[66].

            Le droit de vote des femmes a pour l'origine le mouvement abolitionniste, dans lequel beaucoup d'Américaines s'impliquèrent, notamment par l'intermédiaire de certaines Églises, comme les Quakers. Au fil du temps, ce premier féminisme américain se lie aussi avec les Ligues de tempérance, opposées à la consommation d'alcool. Les arguments des suffragistes étaient à la fois universalistes et essentialistes ; elles avançaient notamment que les femmes disposaient de vertus particulières qui serviraient le pays, notamment le pacifisme. Le droit de vote est aussi entendu chez les progressistes, majoritaires, comme un moyen de favoriser les réformes sociales ; c'est pour cela qu'on retrouve chez les suffragistes de grandes réformistes comme Jane Addams, fondatrice d'une œuvre sociale à Chicago[66].

            L'État mormon du Deseret (1847-1850), qui deviendra l'Utah en 1850, en donnant le droit de vote aux femmes, fait exception pour l'époque[67]. Ce n'est qu'en 1848, lors de la Convention de Seneca Falls, que commenceront les débats qui marqueront l’acte de naissance du mouvement pour le droit des femmes aux États-Unis, convention à l'issue de laquelle sera votée une « Déclaration de sentiments » dans laquelle figurera la revendication du droit de vote des femmes ; elle est rédigée sur le modèle de la Déclaration d'indépendance[66]. Défendue par un nombre encore limité de militantes, elle ne donne pas immédiatement lieu à la création d’organisations de défense spécifiques. À l’issue d’une campagne pétitionnaire qui a réuni la signature de plusieurs dizaines de milliers de personnes, Elizabeth Cady Stanton défend bien en 1854 devant le Congrès de l’État de New York une plate-forme revendicative dont le droit de vote des femmes est le pivot[68]. Mais c’est à l’issue de la guerre de Sécession, alors que la question de la définition de la citoyenneté s’impose dans le débat public, que se constituent les premières associations suffragistes.

            Le front commun entre féministes et antiesclavagistes s’effrite progressivement pendant cette période. Alors que se profile l’adoption d’un XVe amendement qui consacrerait le droit de vote des Noirs de sexe masculin, une partie des féministes souhaiterait y voir associées les femmes[66], qu’elles estiment laissées pour compte par les leaders masculins du mouvement[69]. Deux organisations rivales naissent en 1869 des désaccords survenus au sein de l’American Equal Rights Association. En 1869, Susan B. Anthony et Elizabeth Cady Stanton constituent la National Woman's Suffrage Association qui milite pour un amendement à la Constitution qui garantirait le vote des femmes et qui soutiendra, à l'élection présidentielle de 1872, la candidature de Victoria Woodhull[32]. Ses revendications qui dépassent le cadre des droits politiques s’inspirent du texte élaboré lors de la Convention de Seneca Falls. L’organisation rivale- l’American Woman Suffrage Association créée par Lucy Stone et son mari Henry Blackwell – est plus modérée et préfère concentrer son action sur le seul droit de vote, délaissant le niveau fédéral pour agir au niveau des États[70].

            Susan B. Anthony (au centre) et d'autres cadres du mouvement féministe en 1896.

            En 1890, les deux associations finissent par se regrouper dans la National American Woman Suffrage Association (NAWSA). Le débat n’en reste pas moins vif concernant la stratégie à adopter. La pression exercée sur le Congrès par la NAWSA a permis de soumettre au vote un amendement qui a été rejeté par le Sénat en . Même en cas de succès devant les représentants, cette procédure reste hasardeuse car elle implique, une fois l'amendement voté, une ratification État par État. L’action menée au niveau de chaque État n’a eu jusque-là qu’une efficacité limitée. Certes, elle a permis au mouvement d’étendre son influence et de quadriller le territoire en donnant à chacune de ses composantes locales un objectif bien délimité. Mais de 1870 à , à l’issue des 480 campagnes organisées pour obtenir l’organisation de référendum locaux, dix-sept se sont tenus dans les différents États américains, dont deux seulement ont abouti à une victoire pour le droit de vote des femmes[71]. En 1908 est créé le Women's Rights Day[32].

            Au tournant du siècle, plusieurs États autorisent cependant déjà le suffrage féminin. Situés dans l'Ouest du pays, désireux d'attirer des migrantes, marqués « par une société plus ouverte et plus mobile » comme le note l'historien Pap Ndiaye, ceux-ci s'opposent à la côte Est, plus conservatrice. On peut citer le Wyoming en 1870, le Colorado et l'Idaho dans les années 1890, puis la Californie, l'Oregon et le Kansas en 1910[66].

            Début du XXe siècle

            Le passage au XXe siècle est le temps d'un constat sur les avancées dans les droits des femmes : la plupart des États accordent plus de droits aux femmes (vie publique, mariage, propriétés, éducation…) le droit de vote ne restant cependant effectif que dans une minorité d'États. L'élection présidentielle de 1912 est la première du genre : les femmes participent de manière importante aux campagnes et, pour la première fois, quatre millions de femmes votent dans neuf États de l'Ouest pour un scrutin présidentiel[72]. Reconnaissant l'aide de certaines militantes, le président Wilson nomme un nombre important (pour l'époque) de femmes dans son administration[73]. L'arrivée de la Première Guerre mondiale va stopper quelque peu le mouvement de droit de vote des femmes, qui reprend pleinement dès , mené par Carrie Chapman Catt, présidente du NAWSA de à puis de à . Elle relance l'offensive avec une nouvelle stratégie : le « Winning Plan » (« Plan de la victoire »). Cette nouvelle stratégie vise à combattre sur deux front distincts : au niveau des États, et notamment dans le Sud, et au niveau du gouvernement fédéral. Cette nouvelle stratégie est adoptée par le NAWSA en . Afin de rassembler les électeurs, Carrie Catt abandonne plusieurs de ses valeurs : le pacifisme (au milieu de la Première Guerre mondiale pour le patriotisme), le combat pour l'égalité des droits entre blancs et Noirs (afin de gagner des voix dans le Sud) et les mouvements radicaux féministes comme le National Woman Party[74]. Certaines féministes pacifistes font scission, organisant en 1915 autour de Jane Addams le Comité international des femmes pour la paix permanente.

            Suffragettes menant un piquet le long des grilles de la Maison-Blanche, .

            Face aux lobbys anti-féministes (notamment celui de l'alcool) qui souhaite maintenir le statu quo, les suffragistes continuent de se mobiliser. Elles organisent par exemple des manifestations devant la Maison-Blanche ou mènent des grèves de la faim. L'emploi féminin qui se développe après l'entrée en guerre des États-Unis en 1917 constitue un nouveau levier de réclamation[66].

            Le 30 septembre , le président Wilson s'adresse au Congrès lors du vote de l'amendement garantissant le droit de vote des femmes. Celui-ci est rejeté de deux voix. Finalement le 21 mai ce même amendement (appelé 19e amendement) est voté à la Chambre des représentants, et recueille les deux tiers des voix nécessaires, fruit du travail intense de Carrie Catt et de son Winning Plan. Il passe ensuite au Sénat et est approuvé le 4 juin 1919. S'ensuit un long processus de ratification, État par État, où les opposants au suffrage féminin tentent une dernière fois d'empêcher le processus, en vain[66]. Le , après la ratification par l'État du Tennessee, le secrétaire d'État Bainbridge Colby promulgue le 19e amendement de la Constitution américaine, garantissant le droit de vote aux femmes[75].

            À noter pour le droit de vote des femmes issues des minorités : bien que le XVe amendement (1869) accorde formellement le droit de vote aux esclaves Afro-Américains affranchis (uniquement pour les hommes jusqu'à l'obtention du droit de vote pour les femmes), il faudra attendre le Voting Rights Act (1965) pour que celui-ci ne soit plus nulle part entravé. Les Amérindiens des deux sexes obtiennent la citoyenneté en 1924, avec l'Indian Citizenship Act ; cependant, la loi ne leur octroie pas automatiquement le droit de vote et plusieurs États refusent de l'appliquer jusqu'en 1948[66]. À noter enfin la loi d'exclusion des Chinois de 1882, abolie en 1943 pour les Sino-Américains.

            France

            Carte d'électeur française de septembre 1945. Carte utilisée par une femme le 21 octobre 1945 pour le second vote des femmes lors des élections à l’Assemblée constituante.

            En France, alors que les hommes obtiennent le droit de vote « universel » en 1848[76], les femmes devront attendre 1944 pour l'obtenir et 1945 pour l’exercer pour la première fois[77],[78].

            De l'Ancien régime à la Révolution

            Dès les premiers États généraux convoqués par Philippe le Bel en 1302, les femmes étaient convoquées[79]. Elles le furent pour tous les États généraux suivants (par exemple ceux de 1484 convoqués par Anne de Beaujeu, fille de Louis XI, pendant la minorité de Charles VIII), jusqu'aux États généraux de 1789, où les femmes propriétaires de fiefs furent contraintes de se faire représenter par un homme (noble ou clergé)[79].

            Selon l’historienne Régine Pernoud, lorsqu'il y avait vote au Moyen Âge (comme les états-généraux, ou certains conseils communaux), les femmes votaient autant que les hommes. Cependant, ce droit a été supprimé par un décret du Parlement en 1498[80][source insuffisante]. Une autre source[81][source insuffisante] nous donne un édit du Parlement de Paris datant de 1593.

            D'une façon générale, jusqu'à la Révolution française, « Dans les assemblées urbaines ou les communes rurales, les femmes, lorsqu'elles sont chefs de famille, possèdent le droit de vote »[82] ; comme actuellement dans le cas des votations en Suisse, les femmes veuves (et ayant des enfants) devenaient chef de famille et exerçaient tous les activités professionnelles et droits politiques de leur mari défunt.

            Sous la Révolution, à la suite du discours de l'abbé Sieyès du 20-, distinguant entre citoyens « actifs » et « passifs », les femmes furent classées dans cette seconde catégorie, comme les enfants, les domestiques et tous ceux ne pouvant s'acquitter d'un cens électoral. Malgré l'appel de Condorcet, elles furent ainsi officiellement exclues du droit de vote par l'Assemblée nationale le , exclusion maintenue par la Constitution de 1791 puis par un vote de la Convention nationale le , quelques mois avant l'exécution d'Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791.

            Du XIXe siècle à 1944

            Chronologie
            Manifestation des suffragettes, en présence de Séverine, en tête du cortège.
            • Dans la première moitié du XIXe siècle le saint-simonisme milite pour le droit de vote des femmes. Le fouriérisme également, même s'il ne prend pas explicitement position sur ce sujet[83]. Cependant la plupart des femmes qui s'impliquent dans ces mouvements et que la cause féministe naissante interpellent les quittent, les trouvant trop tièdes sur ce sujet. C'est le cas de Eugénie Niboyet ou de Jeanne Deroin.
            • En , le club La Voix des femmes cherche à « rendre visible l'illogisme de la mise à l'écart des femmes dans le domaine politique »[84] en encourageant une candidature de George Sand aux élections législatives. Cette dernière se désolidarise de cette initiative. En , Jeanne Deroin mène campagne et tente de se présenter aux élections législatives. Elle réussit à rendre son combat public mais sa candidature n'est pas acceptée[85] ;
            • Hubertine Auclert fonde en le premier groupe suffragiste français : la société le Droit des femmes. Parmi ses revendications, on trouve celle d'une égalité politique entre les hommes et les femmes. Interventions publiques, tribunes dans les journaux, manifestations, pétitions, tentatives d'inscriptions sur les listes électorales donnent une audience à ce combat et font d'Hubertine Auclert une figure publique importante de l'époque. Son action est décriée mais elle fait figure de pionnière pour les féministes à venir ;
            • En décembre , Léonie Rouzade, affiliée au Cercle d'étude socialiste, se présente lors des élections municipales partielles dans le 12e arrondissement de Paris. Les autorités ne réagissent pas à sa candidature et n'interdisent pas le décompte des voix se portant sur son nom. Elle n'est toutefois pas élue. De à , d'autres campagnes suffragistes, soutenues notamment par la Fédération républicaine-socialiste, aboutissent à la candidature de femmes à différentes élections municipales. Ce sont les campagnes de 1885 qui rencontrent le plus d'écho, avec notamment la candidature de Louise Barberousse à Paris (des personnalités à la plus grande notoriété, comme la journaliste Séverine, avaient été sollicitées mais sans succès)[86] ;
            • Lors du troisième Congrès féministe mondial, organisé à Paris en avril , les principales associations féministes françaises s'accordent pour la première fois sur l'opportunité d'accorder le droit de vote aux femmes. Le congrès catholique féminin de (qui refuse encore de se désigner comme féministe) se concentre quant à lui sur la question des droits civils et ne prend pas encore partie pour le droit de vote des femmes. Parallèlement, à cette période, un suffragisme plus modéré commence à émerger[87] ;
            • Lors de la première décennie du XXe siècle, l'idée suffragiste s'étend au sein de pans plus larges de la société française. Ainsi, en , le Conseil national des femmes françaises se rallie officiellement à cette doctrine. Il crée une section « suffrage » dont il donne la charge à Hubertine Auclert. Cette dernière poursuit un militantisme très actif au sein d'une nouvelle association créée en 1900, le Suffrage des femmes. Le féminisme catholique prend peu à peu partie, lui aussi, pour le vote des femmes. L'idée se popularise au-delà des milieux féministes et elle s'inscrit dans un vaste mouvement de démocratisation. Ces évolutions se traduisent au Parlement, principalement par la proposition de loi de Paul Dussaussoy en 1906, qui demande que les femmes puissent s'exprimer « dans les élections aux conseils municipaux, aux conseils d'arrondissement et aux conseils généraux ». Un droit de vote encore timide, limité aux élections locales. Après le décès de Paul Dussaussoy le 16 juillet 1909, le groupe pour la défense des droits des femmes prend la relève et la commission du suffrage universel dépose ensuite le rapport de Ferdinand Buisson, l'un des fondateurs de la Ligue des droits de l'Homme, favorable à la réforme. Mais le Sénat s'oppose à son adoption malgré des dépôts à chaque législature. Le Sénat fera d'ailleurs systématiquement obstacle pendant des décennies[88]. La commission du suffrage universel de la Chambre des députés, dont le rapporteur est Ferdinand Buisson, donne un avis favorable à cette proposition en . Il faudra toutefois attendre pour qu'elle soit votée par la Chambre des députés[89].
            • Le , jour du premier tour des élections législatives, le quotidien national Le Journal et des mouvements suffragistes organisent un référendum officieux auprès des femmes. Ce « référendum » doit permettre de connaitre le positionnement des Françaises au sujet du droit de vote. À la question : « Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter un jour ? », environ 506 000 bulletins « je désire voter » répondent à ce plébiscite contre seulement un peu plus d'une centaine d'avis défavorables[90],[91],[92].
            • Le , au moins 2 400 « suffragettes » manifestent à Paris à l'instigation de la journaliste Séverine[91],[92].
            • Le , le pape Benoît XV se prononce officiellement pour le vote des femmes.

            À plusieurs reprises, de 1919 à 1940, des propositions de loi en faveur du vote des femmes sont votées par la Chambre des députés, avant que le Sénat ne les rejette, soit en repoussant indéfiniment leur examen, soit en s'y opposant par le vote. Ces différentes propositions de loi visent selon les cas à octroyer le suffrage « intégral », pour toutes les élections, ou le suffrage « partiel », pour les seules élections locales.

            • : vote en faveur d'une proposition de loi pour le suffrage intégral des femmes par 344 voix contre 97[93] ;
            •  : Trois ans et demi après son vote à la Chambre, la proposition est rejetée au Sénat par 156 voix contre 134[94] ;
            •  : la Chambre des députés adopte par 390 voix contre 183 une proposition de loi en faveur du suffrage des femmes lors des élections municipales et cantonales[95] ;
            • , quelques jours après l'adoption de la proposition de loi, de nombreuses femmes sont élues aux élections municipales. En effet le Parti communiste français est le 1er parti français à présenter des femmes en position éligibles pour les municipales (second tour le )[96]. Leurs élections sont annulées par les préfets, et leurs recours sont rejetés par les conseils préfectoraux puis par le Conseil d'État, par arrêt du  : « Vu la loi du (...) aucune disposition ne déclare les femmes éligibles aux élections municipales », c'est-à-dire que la loi ne l'autorise pas explicitement. Le le Conseil d'État rappelle encore que « Vu les lois du et du  » lorsqu'un nom inéligible est inscrit sur un bulletin de vote lors d'un scrutin de liste, les votes restent valables pour la liste. Pourtant, le , le Conseil d'Etat réaffirme le principe : « Absence de disposition législative l'interdisant » (lorsqu'un maire nomme son parent au bureau municipal, « aucune disposition de loi n'interdit aux parents ou alliés de siéger ensemble »), c'est-à-dire que tout ce qui n'est pas interdit est permis[97],[98]. Joséphine Pencalet est une des élues de 1925 ;
            •  : résolution de la Chambre des députés « invitant le Gouvernement à hâter, devant le Sénat, la discussion du projet de loi voté par la Chambre des députés concernant le suffrage des femmes aux élections municipales » (396 voix contre 94)[99] ;
            •  : nouvelle résolution de la Chambre des députés[95] ;
            • , ,  : refus par trois fois du Sénat de mettre la question du vote des femmes à l'ordre du jour[100] ;
            •  : en juillet, la Chambre des députés se prononce à l'unanimité pour le suffrage des femmes (475 contre 0), mais le texte n'est jamais inscrit à l'ordre du jour du Sénat

              Le Sénat constitue le principal point de blocage institutionnel à l'adoption de la mesure[103]. Traditionnellement plus conservateur que la Chambre des députés, il est dominé par le parti radical. Les radicaux du Sénat diffèrent cependant sensiblement de leurs homologues de la Chambre basse qui se prononcent en faveur de la proposition : plus âgés en moyenne, ils se recrutent principalement dans l'aile droite du parti. Le revirement de certains d'entre eux qui, passés de la Chambre au Sénat, se montrent défavorables à une mesure pour laquelle ils avaient voté quelques années plus tôt, laisse cependant planer le doute sur la volonté réelle des radicaux d'adopter la mesure[103]. Leur vote à la Chambre fournit à peu de frais un gage de bonne volonté aux féministes, dont plusieurs des dirigeantes, comme Cécile Brunschvicg, leur sont affiliées ; il n'engage cependant que faiblement le parti qui sait pouvoir compter sur l'opposition du Sénat pour bloquer la procédure[104]. Le refus des différents gouvernements de la période d'exercer un rappel à l'ordre aux sénateurs, et ce malgré les demandes répétées des partisans du vote des femmes, confirme le peu d'empressement du pouvoir politique de voir aboutir le processus législatif[104].

              Si le parti radical rechigne à s'engager fermement en faveur du vote des femmes, c'est en raison des doutes qu'il émet sur leur autonomie vis-à-vis de l'Église, dont l'emprise ne manquera pas selon lui de faire pencher le vote féminin en faveur des candidats de la droite, voire en faveur des forces hostiles au régime[104]. L'anticléricalisme maçonnique, principal ciment d'une formation politique aux positions par ailleurs assez disparates[104], rejaillit ainsi indirectement sur les femmes, perçues comme des individus sous influence, et non comme des citoyennes autonomes. Nourris des luttes fondatrices du régime, les radicaux agitent le spectre d'une République encore fragile, mise en danger par l'élargissement du corps électoral à une population dont la maturité politique et le dévouement républicain lui paraissent douteux.

              Le soutien manifesté par le pape au vote des femmes à partir de 1919 renforce encore dans l'esprit des radicaux l'idée que l'Église catholique tente, par l'entremise des femmes, de regagner sur la société une influence en voie d'effritement. Si elle lance dans la campagne en faveur du vote plusieurs organisations féminines catholiques, l'annonce du pape joue en défaveur de la mesure au sein des élites laïques de la République[105]. L'argument d'un régime menacé trouve une force nouvelle dans la crise du 6 février 1934. En mettant au jour l'hostilité et les capacités d'action des ennemis de la République, elle éloigne encore un peu plus, dans l'esprit des radicaux, l'échéance du droit de vote des femmes[106].

              Action des féministes

              Organisé en plusieurs associations, de taille parfois importante, le mouvement « suffragiste » français n'atteint cependant pas les dimensions de son homologue britannique. Réticent à recourir à l'action directe, il n'adopte pas non plus les méthodes radicales qui ont fait la renommée des « suffragettes » outre-Manche.

              Les deux principales organisations d'orientation réformiste qui mènent la lutte pour le droit de vote des femmes sont l'Union française pour le suffrage des femmes (U.F.S.F.), créée à Paris en 1909 et la Ligue française pour le droit des femmes, dirigée par Maria Vérone. Ces deux grandes fédérations féministes, composées pour l'essentiel de femmes issues de la bourgeoisie parisienne, cherchent à étendre le réseau de leurs soutiens au sein des organisations politiques masculines mais surtout en province où leur implantation est moins importante. Les meetings, organisés dans les mairies ou les écoles, sont le principal instrument de cette propagande qui touche en majorité les classes moyennes et supérieures, ainsi que notables locaux[107]. Les conférencières se recrutent pour l'essentiel parmi les avocates, déjà familières de la prise de parole en public. Les plus inexpérimentées se forment via des ateliers qui enseignent la technique de l'art oratoire et affinent la rhétorique suffragiste[108]. Certaines considèrent que ces modes d'action sont insuffisants pour toucher un public plus large, qui n'a pas accès aux « idées nouvelles » concernant les femmes. C'est ainsi que Marthe Bray organise en 1926 un tour de France suffragiste qui vise « le public des marchés, des fermes, des petits pays, des humbles en un mot »[108].

              Les féministes réformistes cherchent à imposer le thème du vote des femmes sur l'agenda politique, cultivant les relations qu'elles ont pu nouer avec les hommes qui soutiennent leur cause dans les partis politiques. Les élections sont l'occasion de faire valoir leur point de vue. En 1919, elles réussissent à obtenir un accord de principe de l'ensemble des partis sur le suffrage féminin, à l'exception de l'Action française. Accord qui restera lettre morte. Certaines organisations, comme le Conseil national des femmes françaises en 1925, mènent campagne de manière fictive en présentant des candidates aux élections municipales. D'autres militantes, comme Jane Némo à Paris, utilisent des hommes de paille pour se présenter indirectement aux élections et prendre place dans les réunions électorales[109]. Les moyens dont disposent les grandes fédérations leur permettent de mener des campagnes de grande ampleur : pour les élections municipales de 1929, l'UFSF distribue ainsi deux millions de tracts et 50 000 affiches sur l'ensemble du territoire[109].

              Les manifestations de rue ne sont envisagées qu'avec circonspection et n'atteignent jamais des proportions en mesure de troubler l'ordre public. Parfois, les militantes manifestent en voiture ou sur des chars, en brandissant des pancartes. Ces modes d'action déclenchent la réaction immédiate des autorités qui s'opposent à la tenue des manifestations et procèdent régulièrement à des arrestations[110]. Ces manifestations sont en outre vivement critiquées par les antiféministes comme Théodore Joran ou Marthe Borély.

              L'immobilisme du Sénat provoque les réactions les plus audacieuses. Les troubles se multiplient pendant l'année 1928 où la chambre haute refuse d'examiner la proposition de loi votée par l'Assemblée nationale. Des militantes portant pancartes, dont le nombre excède cependant rarement la dizaine, font le pied de grue dans le jardin du Luxembourg à chaque nouvelle séance ; elles sont régulièrement arrêtées et conduites au poste de police[111]. En 1932, Jane Valbot interrompt à deux reprises, en janvier et en février, une séance du Sénat en lançant des tracts dans l'arène et en s'enchaînant à l'un des bancs. En 1934, la journaliste Louise Weiss tente de renouveler le répertoire d'action féministe en s'inspirant des suffragettes britanniques. Sa marque de fabrique est l'action d'éclat à destination de la presse, lors des grands événements sportifs ou des élections[112]. Mais son engagement est de courte durée : en juillet 1936, elle se retire de la « scène suffragiste »[113].

              Les arguments issus de l'universalisme républicain, élaborés de longue date et déjà ressassés avant 1914, continuent de constituer le fond commun du discours suffragiste. Ils s'appuient sur la tradition républicaine et les droits de l'homme pour justifier l'avènement d'un suffrage « véritablement universel » qui n'exclurait pas la moitié de l'humanité des droits politiques. Les arguments de nature différentialiste gagnent toutefois du terrain pendant cette période. Est ainsi avancée l'idée que les femmes, en votant, seront en mesure de faire valoir leur point de vue et les qualités qui leur sont traditionnellement attribuées pour améliorer le fonctionnement des institutions, soit en les moralisant, soit en portant l'attention sur les « problèmes d'éducation, d'hygiène, de santé physique et morale, d'habitation… »[114].

              Seconde Guerre mondiale, Résistance et droit de vote des femmes en France

              La Seconde Guerre mondiale constitue une accélération du débat sur le suffrage des femmes en France. C'est au sein de la Résistance française que se déroule, entre 1942 et 1944, un débat entre les différents représentants des mouvements, syndicats, associations et des partis clandestins qui la composent. Le coup d'envoi du débat est donné par le Général de Gaulle en 1942 lorsque, après avoir reçu à Londres pour la première fois un représentant des mouvements de la Résistance intérieure, Christian Pineau, il propose à ces derniers une première ébauche de projet politique. Ce document, appelé Déclaration aux journaux clandestins contient la proposition de donner le droit de vote aux femmes mais la mesure reste floue. Y est affirmé en effet que : « dès l’ennemi chassé du territoire, les hommes et les femmes de chez nous éliront l’Assemblée Nationale qui décidera souverainement aux destinées de la Nation ».

              Dans un second temps, les premières institutions résistantes entament le débat sur la proposition du chef de la France Libre. Au sein du Conseil national de la Résistance, l'opposition du représentant des radicaux résistants Paul Bastid empêche une prise de décision. Le CNR fonctionnait en effet sur la règle de l'unanimité de ses membres pour adopter une proposition. Dès lors que l'un des membres, en l’occurrence Bastid, menaçait de quitter l'organisation si le droit de vote des femmes était adopté, le CNR ne pouvait plus s'emparer de la question[115].

              Dans le même temps, le PCF fait du droit de vote des femmes l'un des piliers de sa propagande politique. La Libération de la Corse entre septembre et octobre 1943 s'accompagne de l'organisation, par les communistes, d'élections municipales à mains levées où les femmes votent mais sont aussi élues, bien que cette élection n'entre dans aucun cadre légal précis. C'est le cas de Renée Pagès-Perini[116]. Il faut attendre la mise en place d'une institution, l'Assemblée consultative d'Alger, plus large dans sa composition et basée sur la règle majoritaire, pour voir de le droit de vote des femmes accordé[117].

              Dans les colonies, les femmes l'ont eu bien après 1944. Jusqu'en 1958, les femmes « autochtones » d'Algérie (c'est-à-dire les Algériennes qui étaient considérées comme ayant un statut de musulman ou les « non-Européennes ») n'ont pas le droit de vote. Charles de Gaulle le leur accorde en juillet 1958 au moment du référendum qui institue le Ve République, en espérant que le vote des femmes en Algérie va faire basculer l'opinion alors que les nationalistes (le FLN) préconisent l'abstention[118].

              Sur le moment même, l'obtention du droit de vote des femmes n'était pas considéré comme un événement. Dans le Canard enchaîné de cette époque[119], plusieurs caricatures étaient très anti-vote féminin. Il y avait toute une série de caricatures où les femmes étaient représentées en prostituées, qui disaient « viens, je vais te faire voir ma carte d'électeur », ou bien des femmes avec des curés disant « c'est là qu'on dévote ». Il n'y a pas du tout un accueil enthousiaste de cette nouvelle mesure. Dans la première assemblée de 1946, une partie des femmes élues l'ont été en tant que « femmes de » ou « veuves de », c'est-à-dire des femmes ou des veuves de résistants mais pas en tant qu'individu femme.

              De la Libération à la Ve République

              • Dans son article 21[120], le projet de constitution du 30 janvier 1944 du maréchal Pétain dispose que « sont électeurs aux assemblées nationales les Français et Françaises nés de père français », les femmes n'étant pas éligibles. Le même article 21 instaure toutefois le vote familial « sur la base suivante : le père ou, éventuellement, la mère, chef de famille de trois enfants et plus, a droit à un double suffrage. » Ainsi à l'échelle de la nation, le poids du vote des femmes (et de certains hommes) avait moins de poids que le vote des pères de familles nombreuses — et des rares mères de familles nombreuses qui étaient « chef de famille ».
              • Le , le droit de vote est accordé aux femmes en France par une ordonnance (après un amendement du communiste Fernand Grenier[121]) du Comité français de la Libération nationale, signée par Charles de Gaulle depuis Alger. Le droit de vote des femmes est confirmé par l’ordonnance du 5 octobre sous le Gouvernement provisoire de la République française, mais il n'est utilisé que le pour les élections municipales, puis en octobre pour les élections à l’Assemblée constituante[122].
              • Dès les premières élections, le Parti communiste français, conscient des enjeux que représentent les voix féminines, cherche à contrer l’influence des organisations catholiques en adoptant un discours nouveau en direction des femmes[123].
              • À noter que plusieurs femmes sont devenues maires avant ces élections :
                • En 1941, sous Vichy, alors que légalement les femmes n'étaient pourtant pas éligibles et que les maires était nommés et non plus élus, Louisa Mariello devient la première femme maire d'une commune française, à Macouba en Martinique, nommée par l'amiral Robert, haut-commissaire du régime de Vichy[124],[125].
                • En , Marie-Rose Bouchemousse, docteure en philosophie est désignée, maire de Vigeois par le sous-préfet de Brive en remplacement d'un maire démissionnaire pour raison de santé. Elle fut remplacée dès 1944 par un maire communiste au moment de la Libération. Elle devient ainsi la première femme maire de France métropolitaine.
                • En , Élise Cagniard, agricultrice, entre au conseil municipal de Périers-sur-le-Dan (Calvados), où elle est élue maire sur décision du préfet Pierre Daure et sur le vote de quatre conseillers municipaux remplaçant des membres suspendus. Elle devient ainsi le 18 novembre 1944 la première femme maire de la France libérée, en application de l'ordonnance du Gouvernement provisoire en date du du 5 octobre 1944 sur le droit de vote et l’éligibilité des femmes[126]. Elle fut confirmée lors des élections générales du 29 avril 1945.
                • , trois mois avant les municipales, Josette Guénin, 31 ans, est élue, le 21 janvier, maire de sa commune de Haute-Marne (Villars-Montroyer) en remplacement de son mari, mort pour la France le 25 juillet 1944 (registre des délibérations de la commune de Villars-Montroyer).

              Lors des élections municipales du 29 avril 1945, Odette Roux, 28 ans, de la liste d’Union pour la résistance antifasciste aux élections municipales, est élue maire des Sables-d'Olonne par le nouveau conseil municipal et devient la première femme à administrer une ville de cette importance en France. Mais dès cette première consultation, d'autres femmes deviennent maire de leur commune. Certaines étaient aussi très jeunes, beaucoup issues de la Résistance et du Parti communiste, comme Pierrette Petitot, maire de Villetaneuse, en région parisienne jusqu'en . Dans la petite commune d'Echigey (Côte-d'Or), la maire et tous les membres du conseil sont des femmes. Mais ces cas restent anecdotiques. On estime à 3 % le nombre de femmes conseillères municipales en 1945. Neuf font leur entrée au Conseil de Paris, sur 90 élus[127]. En octobre 1945, les femmes votent pour leurs premières législatives : 33 d'entre elles entrent à l'Assemblée, sur 586 députés