Noria d'après un manuscrit d'Al-Djazari, vers 1205.

L’histoire des techniques est l’étude de toutes les réalisations techniques de l’Homme, de leur contexte d’apparition comme de leurs répercussions sur la société. La lecture la plus courante de cette histoire est que les progrès techniques répondent à des nécessités économiques, militaires ou sociales, et sont personnalisés par des intentions et des projets individuels. Leurs histoires au cours des âges sont donc étroitement liées aux évolutions des diverses civilisations humaines[1].

Jusqu'au XVIIIe siècle, les progrès techniques ont précédé les progrès scientifiques, le XIXe siècle a été une période de grandes innovations accompagnant la révolution industrielle, et l'occasion d'un rapprochement entre techniques et sciences. Depuis le milieu du XXe siècle progrès techniques et scientifiques sont intimement liés[1].

Histoire de la discipline

L'histoire des techniques est un sujet d'étude assez récent, qui est apparu, en tant que domaine historique, dans l'entre-deux-guerres, à un moment où conjointement la technique (la rationalisation) et l'économie (la crise de 1929) faisaient débat. Deux grands textes ont marqué cette époque : L'Homme et la technique d'Oswald Spengler, paru en Allemagne en 1931 et Techniques et civilisation de Lewis Mumford, paru aux États-Unis en 1934.

Cet intérêt nouveau pour l'étude de l'impact des techniques sur le développement économique et sur les sociétés s'est traduit en France par la fondation en 1931 par Abel Rey, du Centre d'Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques à la Sorbonne, qui publia la revue Thalès, et le numéro spécial de la revue des Annales d'Histoire Économique et Sociale, paru le 30 novembre 1935, qui débutait par la fameuse phrase : « Technique : un de ces nombreux mots dont l'histoire n'est pas faite. »

En France, après la Seconde Guerre mondiale, les études les plus importantes sont dues à Maurice Daumas, François Russo et Bertrand Gille qui ont avancé des thèses très différentes sur la manière de faire de l'histoire des techniques et sur les progrès des techniques au cours de l'histoire humaine[1]. En Belgique, Jean C. Baudet s'est efforcé d'élucider les liens entre histoire des techniques et histoire des sciences.

Chronologie

Il n'est pas possible de dater avec précision la plupart des inventions et évolutions techniques : mis à part le manque de documents ou d'éléments matériels, tout progrès marquant est le résultat de progrès techniques considérés comme mineurs, souvent avec des périodes de stagnations ou des progrès graduels, et des études détaillées, au cas par cas, montreraient que ces étapes sont indispensables aux réalisations majeures[1].

Certains auteurs défendent les idées selon lesquelles l'évolution des techniques est cumulative et la vitesse d'évolution augmente de manière exponentielle au cours de l'histoire : on parle de « l'accélération du progrès scientifique et technique ». Ils s'appuient notamment sur la nécessité d'utiliser une échelle de temps logarithmique pour rendre lisible toute frise ou tableau répertoriant les différents progrès techniques depuis les origines[2].

D'autres auteurs défendent cette idée d'accélération en ne se référant qu'à quelques grandes innovations techniques et en considérant la moyenne entre « la constatation des possibilités techniques de la découverte et le début du développement commercial du produit qui en a découlé » dans une période récente[3] :

Période considérée Délai de réponse à l'innovation
1885-1919 30 ans
1920-1944 16 ans
1945-1964 9 ans

L'économie et le militaire comme principaux commanditaires

L'éolipyle d'Héron d'Alexandrie, illustration de 1876

Karl Marx a écrit que « le savoir social est devenu une force de production directe » et que « le capital » en définit l'usage[1]. Sans prendre comme un dogme cette idée, l'histoire des techniques montre que les inventions individuelles sont toujours tributaires du contexte social et économique, et que leur devenir l'est encore plus. De brillantes inventions n'ont pas eu de suite pour cause de désintérêt, d'inutilité dans la suite de l'histoire de la société où elles sont nées.

Exemples
Héron d'Alexandrie, héritier d'une grande tradition de mécaniciens grecs, a développé des mécanismes d'automates à des fins d'amusements publics ou de commandes par des temples religieux voulant faire forte impression sur leur public. Il a réalisé des mécanismes assimilables à la machine à vapeur, des mécanismes hydrauliques, associés à de l'autorégulation, des engrenages d'une grande sophistication, en utilisant les propriétés de la compressibilité de l'air et de l'incompressibilité de l'eau, allant jusqu'à permettre une programmation des mouvements réalisés par ses machineries sur la scène du spectacle. Tout cela ne sera que vaguement gardé en mémoire, comme objets de curiosités. En Occident, à partir de la Renaissance, et surtout du XVIIIe siècle, tout début de l'industrialisation, ses travaux seront utilisés ou ré-inventés, et grandement améliorés. Par contre, les mécanismes de l'art militaire grec, auxquels Héron d'Alexandrie n'apportera aucune innovation réalisable, trouveront immédiatement d'attentifs continuateurs dès la Rome antique[2].
Le développement du
L'aqueduc romain du Pont du Gard.

De nombreuses observations de civilisations semblent indiquer que leur État a joué un rôle moteur dans l'épanouissement des techniques. En Égypte antique, en Mésopotamie et dans la Rome antique, par exemple, les canaux d'irrigation pour l'agriculture, les aqueducs pour l'approvisionnement des villes, les routes ont été édifiés par ces États[2]. De manière plus générale, si toute activité technique (et scientifique) dérive d'une pratique sociale, les rapports entre les pouvoirs centraux forts et les progrès techniques sont complexes et leur analyse est considérée comme difficile[1].

L'
Une pascaline, machine à calculer à addition et soustraction directes inventée par Blaise Pascal en 1642

Les créations ex nihilo existent mais sont rarissimes. Un objet, outil ou machine est le fruit d'une maturation plus ou moins lente et de recherches parallèles sur la base d'une culture existante où les innovations sont successives, progressives et cumulatives autour d'objets de même type ayant les mêmes fonctions et le même type de fonctionnement[2].

Exemples
L'évolution de la
Fabrication de papier en Chine

Le principal point de divergence entre Maurice Daumas et Bertrand Gille se situe dans l'analyse des transitions techniques observées au sein de diverses civilisations[1].

Maurice Daumas affirma que « si on considère l'histoire des techniques à l'échelle de l'histoire de l'homme, et pas seulement de certaines civilisations, on ne décèle jamais une évolution régressive des techniques » et que « depuis l'origine de l'humanité, le progrès des techniques s'est poursuivi de façon régulière, à peu près sans faille » ; il voyait les changements importants dans une civilisation comme des « mutations »[1].

Bertrand Gille, se focalisant sur les études des techniques à une époque donnée, dans une civilisation donnée, y associait un « système technique » qui inclut les techniques et leurs liens avec le système économique et social. Avec cette grille d'analyse, il affirma que l'histoire des techniques est une succession de grands systèmes techniques, que certains systèmes sont restés « bloqués », et que la transition d'un système à l'autre est une « révolution technique ». Il semble que cette analyse a actuellement la faveur des spécialistes[1].

Exemples
Le
Un char de guerre égyptien

La roue est considérée comme la machine initiale pour toute civilisation : techniquement, sans la roue, il n'y a pas de mécanisme, pas de machine, et historiquement, les civilisations qui n'ont pas utilisé la roue comme outil n'ont développé aucun mécanisme. Les exemples les plus proches étant les civilisations précolombiennes : la roue y était présente dans des jouets mais n'y était pas utilisée dans un cadre technique, et aucun mécanisme ne semble avoir été développé par ces peuples (pas même une forme rudimentaire de la noria pourtant si répandue). Une explication proposée pour cette non-utilisation de la roue est née de l'observation que si la roue est une machine, il faut une énergie pour la mouvoir et les roues primitives étant en bois plein, elles sont lourdes et nécessitent un animal de trait pour être utilisées : il n'y avait pas d'animal domesticable capable de jouer ce rôle en Amérique précolombienne[2],[7].

À particularités locales, innovations particulières

Des particularités propres à certaines régions sont parfois proposées pour expliquer des découvertes techniques précoces ou tardives, ou encore très spécifiques[2].

Exemples
Le fait que le
Équipe de rivetage sur un cockpit de C-47

De nombreuses techniques ont été accompagnées de corps de métiers qui ont joué un rôle de transmission des savoir-faire de génération en génération, accompagnés de rites et coutumes, même parfois de divinités ou de saint patron, et ayant évolué de manières diverses au cours des changements techniques survenus.

Exemples
Le
Inuit utilisant un propulseur

La notion d'énergie a été dégagée au XIXe siècle, mais on peut lire l'histoire des techniques depuis les origines à travers l'histoire de la maîtrise de ses différentes formes, la découverte de ses différentes sources et les moyens de la transporter. Toutefois, il faut prendre garde de ne pas s'y limiter car c'est aussi oublier les autres aspects de la technique qui sont, entre autres, la maîtrise des contraintes mécaniques, de la découverte et la transformation des éléments, l'exploitation de micro-propriétés qui améliorent une technique existante, les motivations qui ont poussé à résoudre tel ou tel problème, etc. L'histoire de la maîtrise de l'énergie peut être un fil directeur, mais est simplificatrice et valorise les techniques à partir du XIXe siècle[1].

Avant la roue, la principale source d'énergie était le muscle humain pour atteindre la source primaire d'énergie qu'est la nourriture. Pour tailler, lancer, couper, etc., seule la force humaine était disponible. L'humain a cherché à améliorer son efficacité, par exemple dans le lancer de sagaie en inventant le propulseur, ou le levier, puis la poulie, etc. L'unicité de sa source d'énergie n'a pas empêché l'humain de se servir de son cerveau pour réaliser des pièges, développer des stratégies, fabriquer des armes de chasse plus efficaces, et améliorer son quotidien.
À travers le feu, l'énergie thermique n'a longtemps été utilisée qu'à transformer des éléments disponibles : cuire des aliments, la poterie, et plus tard la métallurgie.
Avec la domestication, la force animale est devenue une nouvelle source d'énergie disponible. Elle a permis une agriculture plus efficace et des transports de charges plus importants, mais aussi une plus grande disponibilité des aliments carnés. La roue est venue après : elle permet d'utiliser la force animale pour transporter, faire tourner des moulins broyeurs de grains.
L'énergie éolienne a été utilisée pour naviguer. L'optimisation de la taille, de la forme et du matériau des voiles, ainsi que du bateau, est une recherche toujours en progrès.
L'énergie potentielle mécanique a été exploitée d'abord dans les arts militaires par l'utilisation de ressorts principalement en bois (arc, catapulte, etc.), puis, au XVe siècle, en horlogerie quand des ressorts métalliques ont pu être fabriqués.
L'énergie géothermique est utilisée depuis au moins l'Antiquité pour réchauffer certains bâtiments.
L'énergie hydraulique, maîtrisée grâce aux moulins à eau, a permis d'avoir en permanence à disposition, et presque sans baisse de régime, une énergie pour un temps infini. Toutefois, en Occident, son utilisation a été longtemps limitée à moudre des grains, alors qu'en Chine elle a très tôt permis d'activer les soufflets d'une métallurgie en plein développement. L'énergie éolienne joue un rôle similaire, mais est souvent moins importante. Une particularité chinoise est constituée par les cerfs-volants qui y ont été utilisés très tôt comme monte-charges.
L'énergie gravitationnelle est utilisée très tôt par Héron d'Alexandrie pour ses automates. Elle est utilisée, dans la construction, pour actionner des grues à roue, en particulier au Moyen Âge. À partir du XIIe siècle, elle sera systématiquement utilisée pour l'horlogerie.
La Salamanca, première locomotive à crémaillère de John Blenkinsop
Au XVIIIe siècle commence l'utilisation de la transformation de l'

Jusqu'à la Renaissance, à l'exception de quelques situations historiquement isolées, les techniques se sont développées indépendamment des sciences. De plus, les techniques ont généralement précédé et inspiré les sciences. Sciences (savoirs théoriques) et techniques (savoir-faire) ont été développées par des personnes différentes, appartenant à des catégories sociales différentes, et sont sans rapport direct bien qu'elles interagissent dans les sociétés où elles cohabitent[1].

Au XVIe siècle, en Europe, est déjà amorcé un rapprochement entre sciences et techniques, comme cela s'est manifesté chez des ingénieurs tels que les emblématiques Brunelleschi ou Léonard de Vinci. À partir du XVIIe siècle, des ateliers réalisent des instruments scientifiques, la physique moderne nait inspirée par l'intérêt porté aux problèmes techniques (Galilée, Christian Huygens, Blaise Pascal, etc.), et les Académies des sciences (en Angleterre au XVIIe siècle, en France au XVIIIe siècle) s'intéressent officiellement aux techniques. La bourgeoisie, au pouvoir économique croissant, manifeste son intérêt pour une vision synthétique des techniques et des sciences, comme cela peut se voir dans l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert[1].

À partir du XIXe siècle les liens entre techniques et sciences se densifient : bien que les grands progrès techniques soient dus en général à des techniciens, voire parfois à des bricoleurs, les sciences précèdent parfois les techniques et permettent d'en créer de nouvelles (l'électricité en est le meilleur exemple). Surtout, les sciences s'inspirent ouvertement des progrès techniques pour mieux comprendre certains phénomènes naturels (la thermodynamique, par exemple)[1].

Au XXe siècle émerge la technoscience : de nombreuses innovations techniques sont dues à des progrès scientifiques (en physique, en biologie) mais les recherches scientifiques sont aussi très dépendantes d'apports techniques importants (expérimentations, calculs sur ordinateurs). De nombreuses multinationales investissent dans la recherche scientifique de premier plan afin d'assurer leur compétitivité technique (IBM, Laboratoires Bell, industrie pharmaceutique, etc.)[1].

Références

  1. a b c d e f g h i j k l m n o p et q Ahmed Djebbar, Gabriel Gohau et Jean Rosmorduc : Pour l'histoire des sciences et des techniques, Hachette et CNDP éditeurs, 2006, (ISBN 2011708869 et 2240022159).
  2. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w et x Bruno Jacomy, Une histoire des techniques, Seuil éditeur, 1990, (ISBN 202012405X)
  3. Page 78 du livre de Ahmed Djebbar, Gabriel Gohau et Jean Rosmorduc : Pour l'histoire des sciences et des techniques, Hachette et CNDP éditeurs, 2006, (ISBN 2011708869 et 2240022159).
  4. Gérard Noiriel, Population, immigration et identité nationale en France : XIXe – XXe siècle, Paris, Hachette, coll. « Carré histoire », , 190 p. (ISBN 2-01-016677-9)
  5. a et b Histoires de machines, ouvrage collectif, éditions Belin, 1980 (première édition : chez Belin en 1978, pour l'édition américaine en 1963). (ISBN 290291816X)
  6. Jean-Paul Demoule, dans La révolution néolithique, éditions Le Pommier/Cité des sciences et de l'industrie, 2008, (ISBN 9782746504004)
  7. Cette théorie de la roue a été notamment exposée par André-Georges Haudricourt dans L'Origine des techniques, aux éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1988.
  8. État, nation et immigration ; Gérard Noiriel, collection Folio-histoire, Gallimard éditeur, 2005. Chapitre VI : Du patronage au paternalisme.

Voir aussi

Bibliographie

Sources de l'article